CHRONIQUE

Les choses ont-elles une essence?

Vous avez pris une décision; ce sera ceci, et pas cela. Personne ne vous a forcé à opter pour ceci, et non cela; dès lors il semble que votre décision ait été prise librement. Mais si vous avez opté pour ceci, et non cela, vous avez quand même obéit à quelqu'un: vous-même. Plus précisément, vous avez pris une décision qui s'accorde avec votre nature, qu'on appelle aussi parfois votre essence. Mais l'essence de quelque chose, qu'est-ce que c'est au juste? Est-ce que l'essence d'une chose existe vraiment, en fin de compte?

Olivier Gustin

Nomoscopia

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Annotations :

Je ne chercherai pas dans cet article à proposer une définition exhaustive du concept d’essence, ni à en retracer le développement historique. Si le sujet vous intéresse, un article détaillé de l’Encyclopédie Philosophique en retrace le parcours historique depuis l’antiquité jusqu’à nos jours (voir essence). 

Je voudrais ici souligner le fait que la notion d’essence, ou de nature d’une chose, semble poser plus de problèmes qu’il n’en résout. Je regrouperai (grossièrement) les notions d’essence, de nature, d’identité, voire de moi, au sein d’une même catégorie: celle de ce quelque chose dont on dit qu’il constitue le propre irréductible de chaque chose, vous et moi y compris.

Un avertissement d’abord: cet article posera plus de questions qu’il n’en tranchera. Commençons donc par celle-ci : obéir à sa nature, elle-même en grande partie déterminée par son environnement, c’est bien obéir à quelque chose; dès lors, quelqu’un qui obéit à sa nature est-il libre, en fin de compte?

Compatibilisme Vs incompatibilisme

Deux positions philosophiques antagonistes apportent chacune leur réponse à cette question. Elles peuvent être sommairement présentées ainsi :

  • Certains soutiennent que le libre arbitre, c’est-à-dire la possibilité de poser librement des choix, est compatible avec le déterminisme, c’est-à-dire le fait que tout état de choses (y compris la supposée nature d’un être humain) est inexorablement déterminé par un ensemble de facteurs et soumis à des lois. Autrement dit: vous avez pris une décision, et tant que personne ne vous y a forcé, vous avez utilisé votre libre arbitre – même si tout les phénomènes autour de vous sont déterminés par des lois de la nature. On appelle cette position compatibiliste
  • D’autres soutiennent exactement le contraire : libre arbitre et déterminisme ne peuvent simplement pas coexister, a fortiori au sein d’un individu. Cette position est dite incompatibiliste

Ajoutons qu’une partie des tenants de la position compatibiliste accepte la réalité du déterminisme, tandis qu’une autre partie la rejette purement et simplement.

L’essence selon Spinoza

Je dis qu’appartient à l’essence d’une chose ce qui ne peut pas être donné sans que la chose soit posée et ne peut pas être supprimé sans que la chose soit supprimée (…)

Ethique 2, définition 2

Spinoza reprend ici la définition traditionnelle de l’essence, c’est-à-dire ce qui subsiste d’une chose une fois tous ses attributs, ou propriétés, retirés. Ou encore : ce qui fait qu’une chose est (esse) ce qu’elle est. C’est limpide, mais un peu problématique.

Identités sociales et caractéristiques essentielles

La question de l’essentialisme n’a cessé de gagner en importance dans les débats contemporains, à partir de la seconde moitié du XXeme siècle. Karl Popper et Simone de Beauvoir ont initié la remise en question de cette conception d’une supposée essence des choses.

Simone de Beauvoir

Simone de Beauvoir s’oppose à un essentialisme qui porte sur des identités socialement définies telles que le genre, la nationalité ou le groupe ethnique, censément marquées du sceau de caractéristiques archétypales.

Le monde qu’on m’enseignait se disposait harmonieusement autour de coordonnées fixes et de catégories tranchées. Les notions neutres en avaient été bannies : pas de milieu entre le traître et le héros, le renégat et le martyr ; tout fruit non comestible était vénéneux ; on m’assurait que « j’aimais » tous les membres de ma famille, y compris mes grand-tantes les plus disgraciées. Dès mes premiers balbutiements, mon expérience démentit cet essentialisme.

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958

L’essentialisme que Simone de Beauvoir critique ici, c’est celui qui ne s’encombre pas de nuances. Il catégorise les choses du monde comme on découpe des parts de gâteau, et attribue aux femmes, aux hommes, au Noirs ou aux Blancs, etc… des propriétés stables et intangibles. C’est une position confortable, mais intellectuellement un peu pauvre, convenons-en.

Karl Popper : sens des mots Vs vérité des énoncés

Pour les tenants de l’essentialisme, il serait possible de décrire l’essence des choses, et accéder du même coup à une sorte d’absolu platonicien. Or il n’est absolument pas nécessaire, affirme Karl Popper, d’être en mesure de définir l’essence d’une chose pour que la science opère telle qu’elle est censée opérer, c’est-à-dire en avançant des hypothèses, dont le statut n’est jamais définitivement fixé, mais toujours sujet à rectification, amendement, voire révolution.

Se perdre dans la recherche d’essences nous détourne pour le philosophe britannique d’enjeux autrement plus cruciaux.

Pendant que tout autour de nous le monde de la nature périclite – et pas seulement le monde de la nature – les philosophes continuent à s’entretenir, tantôt avec intelligence, et tantôt non, de la question de savoir si ce monde existe. Ils s’empêtrent dans la scolastique, dans des «puzzles» linguistiques, dans la question de savoir, par exemple, s’il y a des différences entre « être » et « exister »

K. Popper, La Connaissance objective, p. 508

Réfutabilité

Existe-t-il une essence des choses ? Chaque chose possède-t-elle une essence ? Toute réponse avancée à ces questions échouerait plus que probablement au test de réfutabilité de Karl Popper.

Le principe de réfutabilité de Popper vise à établir la scientificité d’une théorie ou d’une affirmation. Il consiste en ceci : pour toute affirmation, s’il existe une possibilité qu’un test empirique soit en mesure de la contredire logiquement, elle est dite réfutable. Et le fait qu’elle soit réfutable la fait accéder au statut d’énoncé scientifique, qu’on est en droit de distinguer de tout type d’affirmation qui ne s’embarrasse pas du principe de réfutabilité.

Or, à priori, aucun test empirique ne peut ni affirmer, ni infirmer qu’il existe bien une essence des choses. Il en va d’ailleurs de même pour Dieu. Aussi bien Dieu que l’essence d’une chose constituent des conjectures ; il semble que toute tentative d’en établir scientifiquement la validité est vouée à l’échec.

Pour autant, un concept qui désigne une chose qui échappe à la validation scientifique, voire à la qualification d’existence, peut néanmoins s’avérer fécond et opératoire. Quelques exemples: la causalité, l’identité, la conscience… Autant de termes désignant des pseudo-réalités parfois qualifiées d’illusoires mais dont, faute de disposer de qualifications mieux adaptées, nous pouvons difficilement nous passer. 

Sartre : essence Vs existence

Difficile de ne pas mentionner Sartre dans le cadre d’un questionnement sur la notion d’essence. Pour le philosophe français, c’est avant tout l’existence qui détermine (ou précède) l’essence d’un individu. On peut au passage remarquer que Sartre ne nie donc pas la validité de la notion d’essence. Nous possédons bien selon lui une essence ; simplement, l’existence la précède.

« (…) l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et (…) il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialisme, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir »

L’Existentialisme est un humanisme

Ce que nous sommes serait pour Sartre le fruit de ce que nous vivons, non de caractères hérités. Qui plus est, nous posséderions une certaine capacité d’affirmation de nous-même, à travers les choix que nous effectuons. De facto, notre essence ne serait finalement qu’une conséquence de notre existence..

Pour Sartre, le choix libre serait donc premier. Ce choix équivaudrait à un engagement dans une certaine voie, – une voie que nous déterminerions personnellement – et cet engagement lui-même participerait de la détermination de l’essence d’un individu. C’est le credo existentialiste.

Jung : individuation

Carl Jung, à travers le principe d’individuation, nous invite à devenir ce que l’on est. L’individuation est pour Jung un processus par lequel une personne devient précisément consciente de son individualité. Cette prise de conscience amène l’individu à s’identifier davantage avec les orientations qui viennent du « Soi-même ».

La voie de l’individuation signifie : tendre à devenir un être réellement individuel et, dans la mesure où nous entendons par individualité la forme de notre unicité la plus intime, notre unicité dernière et irrévocable, il s’agit de la réalisation de son Soi, dans ce qu’il y a de plus rebelle à toute comparaison.

C.G. Jung, Dialectique du moi et de l’inconscient

Même si l’essence d’un être humain n’est pas explicitement mentionnée, il existe manifestement pour Jung un «quelque chose» intérieur – un soi-même unique et prescripteur qui se tapit au coeur des brumes de l’inconscient et que le principe d’individuation tend à dévoiler.

Le bateau de Thésée

Si l’essence d’une chose est ce qu’il reste de cette chose une fois retirées toutes les propriétés, l’expérience de pensée basée sur la légende du bateau de Thésée vient semer le trouble quant au statut essentiel d’une chose une fois soustraites ou remplacées toutes les données qui la constituaient.

« Le navire à trente rames sur lequel Thésée s’était embarqué avec les jeunes enfants, et qui le ramena heureusement à Athènes, fut conservé par les Athéniens jusqu’au temps de Démétrius de Phalère. Ils en ôtaient les pièces de bois, à mesure qu’elles vieillissaient, et ils les remplaçaient par des pièces neuves, solidement enchâssées. Aussi les philosophes, dans leurs disputes sur la nature des choses qui s’augmentent, citent-ils ce navire comme un exemple de doute, et soutiennent-ils, les uns qu’il reste le même, les autres qu’il ne reste pas le même. »

Plutarque, Vies des hommes illustres

On pourrait synthétiser le problème philosophique posé à travers cette légende par cette question : quelle est l’essence du bateau de Thésée ? A partir du moment où toutes ses pièces ont été remplacées une par une, peut-on soutenir que son essence demeure inchangée – que ce bateau subsiste dans son essence ?

Outre le fait que la possibilité de retrancher tous les attributs de quelque chose ou de quelqu’un (que resterait-il d’autre qu’une abstraction ?), outre l’inanité qui consiste à apposer aux individus des étiquettes sociales fixes et contraignantes, outre le fait qu’il n’est souvent pas possible de proposer une définition non équivoque de termes couramment employés, un multitude de questions se posent concernant votre identité propre en tant qu’individu.

Un foule de questions

Connaissez-vous votre nature, vous ? Votre nature est-elle clairement identifiable  ? Votre nature est-elle votre moi ? Votre identité ? Celle que vous revendiquez ou celle qu’on vous assigne ? Quelle est la part de votre essence qui vous est propre, et quelle est la part que vous partagez avec vos semblables ? 

Votre nature est-elle fixe – possédez-vous la même nature que celle que vous possédiez dans votre enfance, ou l’année passée, ou hier? Après un accident majeur, un AVC par exemple, votre nature sera-t-elle différente ?

Votre nature correspond-elle à vos désirs, à vos aspirations, à vos goûts ? Quant à vos désirs, vos aspirations et vos goûts semblent en grande partie déterminés ; est-ce à dire que votre supposée nature l’est tout autant ?

Quant à vos croyances, sont-elles dépendantes de votre essence ?

Mais aussi

Sa nature propre, est-ce cette chose qu’on demande à un adolescent d’identifier avant de choisir un cursus d’études qui lui correspond ? Ou ce même cursus d’études définit-il lui-même, en partie, la nature de cet adolescent devenu adulte ? 

N’est-il pas vain et illusoire de chercher à identifier sa nature avant de prendre une décision ? Un tel questionnement peut-il prendre fin ? Ne nous condamne-t-il pas inexorablement à l’immobilisme ?

Par ailleurs, notre supposée nature étant elle-même le produit d’un ensemble de facteurs, génétiques et environnementaux ; elle semble donc nous être imposée de l’extérieur. Lui obéir, n’est-ce pas obéir indirectement à ces facteurs, et non à une hypothétique essence (un moi ?) qui trônerait en surplomb ? Sommes-nous des êtres de nature ou des êtres de culture ?

Serions-nous des esclaves de notre nature ? Obéir à sa nature n’annihile-t-il pas toute velléité de s’inventer soi-même? N’est-ce pas une vision des choses radicalement réductrice ?

Enfin: s’accorder avec sa propre nature, n’est-ce pas un luxe exclusivement accessible à une caste de privilégiés, tandis qu’e la plupart’une part non négligeable des êtres humains doit faire face à des considérations plus terre-à-terre, de l’ordre de la survie au jour le jour? Que peut notre nature face à des forces qui lui sont à la fois supérieures et contraires ?

Et une nature mauvaise?

Si votre nature est foncièrement perverse, dans quelle mesure faut-il suivre les impulsions qu’elle vous impose ? Et si vous êtes doté d’une nature peu empathique, voire sadique ? Dans quelle mesure la méchanceté fait-elle partie de votre essence ? 

Mais alors?

Si la notion d’essence semble pour le moins ambivalente, il n’en reste pas moins que lorsque nous effectuons un choix, il semble que nous options en fonction de données extérieures, certes, mais néanmoins combinées à quelque chose qui semble nous être intérieur. Quelle est cette chose intérieure ? Après tout, si vous vous auto-déterminez à choisir A plutôt que B, c’est parce que A est davantage en accord avec ce quelque chose qui est en vous. Non ?

Prendre une décision, n’est-ce pas toujours identifier l’option qui s’accorde le mieux avec cette chose intérieure que Spinoza appelle notre nature ? 

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