Systémologie: globalité, éléments, relations

Dans le premier chapitre, nous avons proposé une définition de la notion de système et avons introduit sommairement les notions-clés de la systémologie : éléments, relation, globalité, organisation, structure, fonctionnement, environnement, fonction, finalité, « santé des systèmes». Nous avons également précisé que les systèmes présentent différents niveaux de complexité. Dans ce chapitre, nous nous intéressons plus particulièrement à la notion de globalité, et apportons quelques précisions relatives aux éléments et aux relations. Nous conclurons en abordant le positionnement ontologique de la pensée systémique.

Globalité systémique 

L’une des idées fondatrices de la pensée systémique est que la compréhension d’un système ne peut pas se réduire à la seule analyse de ses composants pris isolément. 

Cette affirmation constitue en réalité une rupture épistémologique profonde avec la tradition réductionniste héritée des sciences classiques. Comprendre un système, c’est nécessairement adopter une approche globale, relationnelle et organisationnelle, qui s’intéresse autant à ce qui se produit entre les éléments qu’aux éléments eux-mêmes.

Propriété globale

Cette approche repose sur la notion de propriété globale

Au sens le plus général, une propriété est un prédicat que l’on peut attribuer à quelque chose de manière stable et pertinente dans un cadre descriptif donné. En systémique, une propriété est dite globale lorsqu’elle est un effet observable au niveau macroscopique de l’organisation du système dans son ensemble. Autrement dit, une propriété globale appartient au tout en tant que totalité organisée, et ne peut pas être attribuée à l’un quelconque de ses composants isolé sans perdre son sens.

Les exemples sont nombreux et parlants. La température d’un gaz n’a aucun sens au niveau d’une molécule isolée : elle naît du comportement collectif de l’ensemble des molécules en interaction. L’identité d’un organisme vivant ne réside dans aucune cellule particulière. La culture d’un groupe humain n’est portée par aucun individu seul. Dans chacun de ces cas, la propriété n’existe qu’au niveau du système entier, comme résultat de son organisation – d’où sa qualité dite globale.

L’exemple du levier mécanique illustre cela de façon particulièrement claire. Un levier est constitué d’une barre rigide, d’un point d’appui et de deux forces appliquées à des distances données. Aucun de ces éléments pris séparément ne « fait » un levier. La propriété globale typique du levier — l’avantage mécanique, c’est-à-dire le rapport entre la force de sortie et la force d’entrée — n’appartient à aucun composant isolé. Elle dépend de la configuration relationnelle, notamment des distances au point d’appui, et ne peut être définie qu’au niveau du système entier. 

Cette propriété est à la fois descriptive (ce levier possède un avantage mécanique) et fonctionnelle (le levier amplifie la force en vue d’une finalité implicite), illustrant ainsi que dans les systèmes simples, la frontière entre propriété et fonction peut être poreuse.

On peut distinguer plusieurs types de propriétés globales : les propriétés structurelles (architecture, connectivité), fonctionnelles (régulation, performance), dynamiques (stabilité, résilience) et téléonomiques (finalité, viabilité). Cette classification sommaire illustre le fait que la globalité systémique n’est pas un concept unique et monolithique, mais une famille de notions qui couvrent des dimensions très différentes de la réalité des systèmes.

L’émergence : une forme avancée de propriété globale

L’émergence, nous y reviendrons, est également un concept central en systémologie. Mais il convient de noter que si tous les systèmes présentent des propriétés globales, tous ne produisent pas pour autant une émergence au sens fort du terme. C’est là une distinction essentielle que la pensée systémique introduit avec rigueur.

Une propriété émergente est une propriété du tout qui n’est pas directement déductible de la somme des propriétés des parties. Cette définition, que l’on résume souvent par le principe de non-sommativité, permet d’opérer une hiérarchie au sein des propriétés globales.

Au premier niveau se trouvent les propriétés globales additives : la masse totale d’un système, sa charge électrique totale, la quantité de stock dans un entrepôt. Ces propriétés résultent d’une simple agrégation et sont calculables par sommation. Elles sont bien globales — elles concernent le système dans son ensemble — mais elles ne sont pas émergentes, car elles ne font qu’additionner ce qui existe déjà au niveau des parties.

Au second niveau se situent les propriétés globales organisées : la rigidité d’une structure, la fonctionnalité d’un dispositif, l’efficacité d’un processus. Ces propriétés dépendent de la structure du système et ne sont pas strictement additives. Elles constituent ce que l’on peut appeler une émergence faible : différentes des propriétés des parties, elles peuvent néanmoins, en principe, être réduites à la connaissance de ces parties. Le flocon de neige en est un exemple classique : sa forme hexagonale caractéristique n’appartient à aucune molécule d’eau isolée, mais elle peut être expliquée à partir des lois physiques qui gouvernent les interactions entre ces molécules.

Au troisième niveau enfin se trouvent les propriétés émergentes au sens fort : on peut citer ici la conscience, l’intelligence collective, la valeur économique, les normes sociales… Ces propriétés sont imprévisibles à partir des seules parties, irréductibles sans perte explicative, et fortement dépendantes de la dynamique du système. Elles caractérisent les systèmes présentant un certain degré de complexité — marqués par la non-linéarité, les rétroactions, la décentralisation et les effets de seuil — et plus encore les systèmes complexes adaptatifs, capables d’apprentissage, de mémoire et de co-évolution.

La notion d’émergence invite ainsi à s’interroger sur la possibilité même de la réduction d’un niveau d’analyse à un autre. L’émergence forte désigne des propriétés radicalement irréductibles : les éléments d’un système ne possèdent tout simplement pas les propriétés que ce système manifeste. L’émergence faible, en revanche, reconnaît que ces propriétés, bien que nouvelles, restent explicables à partir du niveau inférieur.

La globalité systémique s’inscrit dans une longue tradition philosophique. Aristote, dans sa Métaphysique, affirmait déjà que le tout est plus que la somme de ses parties (c’est également une idée centrale dans le cadre de la psychologie de la forme – Gestalt. La systémique reprend le point de départ du holisme philosophique, mais en neutralise la charge métaphysique : le tout n’est pas une entité mystérieuse ou transcendante, mais une organisation dynamique et émergente, accessible à l’analyse et à la formalisation.

Les éléments 

La systémique ne s’intéresse pas seulement au tout, mais aussi aux unités qui le composent. 

Un élément est défini comme une unité distinguable, relativement stable à l’échelle d’analyse choisie, dont les interactions contribuent aux propriétés du système. Il est défini par son état, ses propriétés et ses relations. Trois critères sont indispensables pour qu’une entité soit reconnue comme élément d’un système : elle doit être identifiable (on peut la nommer, la délimiter, la différencier des autres), en interaction (elle échange de la matière, de l’énergie ou de l’information avec d’autres éléments), et fonctionnellement pertinente (elle contribue à la fonction, à la dynamique ou à la stabilité du système).

Un point essentiel : les éléments ne sont pas absolus. Il n’existe pas d' »élément en soi », seulement des éléments dans un cadre d’analyse systémique. Un même objet peut être un élément à une certaine échelle, un système à une autre, et une simple variable à une troisième. Cette relativité de l’élément par rapport au niveau d’analyse est fondamentale pour éviter les confusions ontologiques.

En analyse systémique, un élément ne se définit pas prioritairement par sa nature physique, mais par le rôle qu’il joue dans l’organisation d’un système – ce qui compte en définitive dans l’identification des éléments, c’est toujours la contribution au fonctionnement du système.

Typologie des éléments

Cette précision apportée, on peut distinguer plusieurs types d’éléments selon leur nature : les éléments matériels , les éléments informationnels , les éléments fonctionnels et les éléments relationnels stabilisés

Le premier type d’élément est matériel : il s’agit de tout ce qui possède une existence physique, localisable et tangible (objets, organismes, infrastructures). Un serveur informatique en est l’exemple typique — il supporte des processus de stockage et de calcul, peut être remplacé ou se dégrader. Son rôle est concret et mesurable.

Vient ensuite l’élément informationnel, qui structure le système par des règles ou du sens (règles, codes, données, représentations). Une règle de validation des dépenses — par exemple, toute dépense dépassant 1 000 € doit être approuvée par un manager — illustre bien cette catégorie. Cette règle n’est pas une relation entre acteurs, mais une contrainte explicite qui oriente les comportements et existe indépendamment de ses applications. En systémique, elle constitue une entité opératoire à part entière.

L’élément fonctionnel, lui, définit un rôle ou une contribution au système (rôles, fonctions internes, modules). Le service comptabilité en est un exemple : il remplit une fonction identifiable (gérer les flux financiers) et peut être incarné par différentes personnes ou outils. Ce n’est ni un objet physique ni une règle, mais une fonction organisée qui structure l’activité du système.

Enfin, l’élément relationnel stabilisé désigne une relation devenue structure (routines, habitudes, protocoles — des relations devenues quasi-objets). Une réunion hebdomadaire d’équipe commence comme une simple interaction, mais avec le temps, elle acquiert un horaire, une forme et des effets récurrents. Elle se transforme alors en un véritable pattern institué.

À l’inverse, certaines choses ne sont pas des éléments : un flux financier est un processus, la taille d’un serveur est un attribut, et la couleur des murs d’un bureau est un détail sans effet sur le fonctionnement du système – critère indispensable, répétons-le, d’identification d’un élément.

Éléments, nœuds, agents

La systémique opère également une distinction importante entre trois statuts qu’une même entité peut revêtir selon la question que l’on pose : élémentnœud et agent.

L’élément est la brique analytique, privilégiée par les approches réductionnistes. Il répond à la question: de quoi est fait le système ? C’est un constituant, un découpage analytique relativement indépendant du réseau de relations. Une molécule, une pièce mécanique, un individu considéré comme unité statistique sont des exemples typiques.

Le nœud est la position relationnelle, privilégiée des approches topologiques et structurelles. Il répond à la question : comment le système est-il relié ? Un nœud est défini par ses liens, non par sa nature propre. Il peut changer de rôle si la topologie du réseau change et n’existe pleinement que dans le réseau. Un neurone dans un réseau ou un carrefour dans un réseau de transport en sont des illustrations.

L’agent est l’unité d’action ; il répond à la question : qui agit ? Doté de capacités de décision, de règles internes, voire d’intentions ou de stratégies, il peut modifier ses relations et son environnement. Un organisme vivant, un acteur social, un agent logiciel sont des agents au sens systémique.

Ces trois catégories ne s’excluent pas mutuellement : elles représentent trois façons complémentaires d’appréhender la même réalité.

Les relations : le cœur de la pensée systémique

Si la systémique se distingue fondamentalement du réductionnisme scientifique, c’est précisément parce qu’elle affirme la primauté de la relation sur les éléments

Une relation est une connexion entre au moins deux éléments, caractérisée par un ensemble de contraintes et d’échanges – d’énergie, de matière, d’information ou de normes – modifiant les états respectifs de ces éléments dans le cadre du système.

En systémologie, la qualité des interactions est prépondérante par rapport au nombre d’éléments. L’exemple du cerveau humain est à cet égard révélateur : le nombre de neurones est globalement identique d’un être humain à l’autre, mais c’est l’organisation des connexions qui détermine les capacités cognitives. Ce qui fait la richesse d’un système, ce n’est pas la quantité de ses composants, c’est la nature et la structure de leurs relations.

Une relation peut être asymétrique, stable ou transitoire, et elle peut produire des effets émergents. L’interconnectivité désigne l’ensemble des relations dynamiques entre les éléments au sein du système, notion étroitement liée à la circulation des flux internes.

Un positionnement ontologique

La tension entre réductionnisme et approche systémique ne se réduit pas à une querelle de méthodes. Elle reflète un passage d’une ontologie des substances vers une ontologie des relations, et finalement vers une ontologie des processus.

L’ontologie des substances, héritée d’Aristote, pense un monde composé d’entités stables, dotées de propriétés intrinsèques, existant indépendamment de leurs relations. Les relations y sont secondaires, accidentelles ; elles viennent s’ajouter à des choses qui existent déjà par elles-mêmes. 

Cette vision fonde le réductionnisme, la décomposition analytique, la causalité linéaire et une science des états plutôt que des processus. Si elle a montré une grande efficacité dans des domaines comme la mécanique classique ou la chimie, à partir du XXe siècle, plusieurs champs du savoir ont mis en évidence ses limites. Ainsi, en mécanique quantique, les propriétés des entités deviennent contextuelles et relationnelles ; en biologie, un organisme est une organisation dynamique, non un assemblage de pièces.

L’ontologie des relations, développée notamment par Alfred North Whitehead et centrale dans le structuralisme, opère un premier déplacement : ce sont désormais les relations qui sont fondamentales, les entités étant définies par leur position dans un réseau. Une entité n’est plus un absolu, mais un nœud relationnel, une stabilisation locale. Les propriétés ne sont plus intrinsèques mais émergentes, l’identité devient contextuelle, la causalité circulaire ou distribuée. On passe d’une ontologie des choses à une ontologie des configurations.

L’ontologie des processus opère un second déplacement, plus radical encore : le réel est d’abord devenir. Les entités ne sont pas des choses qui entrent en relation, ni même des positions dans un réseau, mais des processus relativement stabilisés, c’est-à-dire qui se reproduisent de manière régulière, prévisible et structurante, malgré les variations du contexte. Un système n’est pas un objet mais un ensemble de processus couplés qui se maintiennent dans le temps. L’équilibre y est remplacé par la notion de viabilité, l’identité stable par une stabilisation dynamique, la question « qu’est-ce qui est ? » par « qu’est-ce qui se maintient ?« .

La systémique adopte implicitement cette ontologie processuelle. Elle implique des frontières fonctionnelles plutôt que fixes, une co-détermination du système et de son environnement, une émergence organisationnelle, et l’impossibilité d’une description exhaustive hors dynamique. Ce qui est réellement en jeu n’est pas un rejet des substances ni une négation des objets, mais une inversion de priorité ontologique : les entités existent, certes, mais en tant que résultats de processus relationnels, et non comme fondements ultimes de la réalité.

Conclusion

La pensée systémique constitue ainsi bien plus qu’une simple boîte à outils pour analyser des systèmes complexes. Elle engage une refonte profonde de notre manière de concevoir le monde : un monde où les relations précèdent les choses, où les processus engendrent les identités, et où la compréhension du tout ne peut jamais se ramener à la seule somme de ses parties. 

En ce sens, elle est parfois considérée comme un changement de paradigme profond — au sens où Thomas Kuhn entend ce terme — dans la manière de concevoir la réalité elle-même. Dans le prochain chapitre, nous approfondirons cette dimension paradigmatique de l’appréhension du monde en tant que vaste complexe de systèmes en interactions.