La fonction d’un système

En systémologie, une fonction désigne la contribution qu’un processus ou un système apporte à la dynamique d’un système qui l’englobe, voire à son environnement . Une fonction n’existe donc jamais isolément. Elle ne prend sens qu’à l’intérieur d’un dispositif plus large, dont la finalité est de maintenir une stabilité d’ensemble. 

Préambule – Article #9 de la catégorie Systèmes et Complexité

L’article qui suit s’inscrit dans le cadre d’une présentation globale de la systémologie et de la science de la complexité, qui a débuté avec cet article. Pour une meilleure compréhension, il est suggéré d’en suivre l’ordre.

Que transforme le système?

La fonction d’un système peut être envisagée comme la différence entre ce qui y entre et ce qui en sort, à l’issue d’un processus de traitement ou de transformation. La fonction serait alors le résultat du fonctionnement du système : que transforme-t-il effectivement ? Vu sous cet angle, un système influence, alimente, par son comportement et son fonctionnement propre, la dynamique d’un système de complexité supérieure, qui cherche à maintenir une stabilité dynamique, qui repose précisément sur le fonctionnement particulier de ses sous-systèmes. 

Adopter un point de vue systémique sur le monde, c’est ainsi s’intéresser moins aux choses en elles-mêmes qu’à leurs relations ainsi qu’à leur fonction au sein d’ensembles plus vastes.

Sur le plan formel, une fonction se symbolise par une flèche qui relie un état à un autre, ce qui correspond, en langage mathématique, à un mapping de transformation. Cette transformation peut être unidirectionnelle, lorsqu’une quantité d’énergie considérable, voire infinie, est nécessaire pour inverser le processus – le vieillissement du corps humain en est l’illustration la plus parlante, puisqu’aucun apport d’énergie ne permet de revenir en arrière. Elle peut aussi être bidirectionnelle ou réversible, comme c’est le cas lorsqu’on assemble puis démonte des pièces de Lego sans perte d’information ni d’irréversibilité structurelle.

Fonctions externes et internes

Il faut aussi distinguer la fonction externe d’un système – celle qu’il remplit pour le méta-système dont il fait partie – de ses fonctions internes, dérivées, qui concernent ses propres sous-systèmes. Un organisme, par exemple, occupe une fonction écologique dans son environnement, tandis que ses organes remplissent chacun une fonction interne au service de l’organisme lui-même. Cette articulation montre que les fonctions sont emboîtées les unes dans les autres, et qu’elles ne sont pas uniquement orientées vers le niveau supérieur : chaque système est à la fois le siège de fonctions internes et le porteur d’une fonction externe.

La fonction comme produit d’une organisation

L’idée centrale de la pensée systémique est qu’un système constitue une fonction globale qui émerge de l’organisation, et plus précisément du fonctionnement régulé, d’un ensemble d’éléments et de sous-systèmes qui le composent. Il n’y a pas de fonction sans organisation. Un effet isolé, ponctuel, n’est qu’un événement parmi d’autres ; ce même effet, lorsqu’il est reconduit et stabilisé par un mécanisme de régulation, devient une fonction à part entière.

Un organe qui contribue effectivement à l’homéostasie de l’organisme acquiert ainsi un statut fonctionnel, alors qu’un effet ponctuel, qui ne donne lieu à aucune stabilisation dans le temps, demeure non fonctionnel. Il convient également de noter que les mécanismes organisationnels sont eux-mêmes constitués de fonctions, portées par des sous-systèmes : la fonction est donc toujours relative à un niveau d’analyse donné, et ce qui apparaît comme un mécanisme régulateur à un niveau peut, à un niveau inférieur, être décrit comme une fonction parmi d’autres.

Fonction pathologique

Cette articulation entre fonction et régulation permet de comprendre un phénomène paradoxal : une fonction peut devenir pathologique. Un processus peut être parfaitement fonctionnel à l’échelle locale, efficacement régulé à ce niveau, tout en se révélant destructeur à long terme ou à une échelle plus large. 

La croissance économique auto-renforcée illustre bien ce mécanisme : à l’échelle d’une entreprise ou d’un secteur, l’augmentation continue de la production et des profits constitue une fonction parfaitement régulée ; les objectifs sont atteints. Mais cette même dynamique, reconduite sans limite et sans prise en compte des ressources environnementales ou des équilibres sociaux à plus grande échelle, peut déstabiliser des systèmes englobants comme les écosystèmes ou les sociétés. 

La fonction existe bel et bien, mais la régulation qui l’accompagne est myope : elle porte sur un périmètre trop restreint ou un horizon temporel trop court pour percevoir les effets délétères à plus grande échelle.

Cette analyse s’applique évidemment au cas humain. Dans le système Terre, les humains ont acquis des fonctions particulièrement puissantes d’extraction et de transformation de ressources à grande échelle – sans que la régulation globale correspondante ait suivi le même rythme de développement. Celle-ci demeure insuffisante, voire absente à certains égards. Il en résulte une forme d’instabilité systémique. 

Cette manière de poser le problème déplace la question habituelle : il ne s’agit plus de se demander quelle est la fonction de l’humain dans le système Terre, mais de déterminer à quelle régulation cette fonction est, ou devrait être, couplée.

Trois modes de participation fonctionnelle au système supérieur

Questions essentielles: d’où vient la fonction ? Par quel mécanisme la fonction d’un système est-elle définie et maintenue au sein du système qui l’englobe ? 

On peut distinguer les modes de participation fonctionnelle selon la source de la fonction, en identifiant trois grandes modalités – hétéronome, autonome et immanente – qui permettent d’articuler ensemble, sans les confondre, les notions de hiérarchie, d’agentivité et d’émergence.

Fonction hétéronome

La fonction hétéronome correspond à une participation assignée. Dans ce cas, la fonction du sous-système est largement déterminée depuis l’extérieur : le système supérieur impose ses normes, et la marge de résolution interne laissée au sous-système est faible. Cette fonction est définie de l’extérieur, imposée par une structure hiérarchique ou normative, et relativement indépendante des dispositions internes du sous-système concerné. 

Elle se caractérise par une forte asymétrie de pouvoir. Le poste hiérarchique au sein d’une entreprise illustre ce mode de participation : la fonction du poste – ses responsabilités, son périmètre d’action, ses objectifs – est définie par l’organisation elle-même, indépendamment de la personne qui l’occupe à un moment donné. Que cette personne soit particulièrement motivée ou peu engagée, la fonction du poste demeure globalement la même, tant que la structure organisationnelle qui la définit reste en place ; seul un changement de cette structure peut véritablement modifier la fonction assignée.

Fonction autonome

La fonction autonome correspond pour sa part à une participation intentionnelle. Le sous-système participe activement à sa propre individuation : il intègre certes les contraintes imposées par le système supérieur, mais il redéfinit localement la fonction qu’il remplit. Cette fonction est appropriée ou co-définie par le sous-système lui-même, fondée sur une capacité d’intentionnalité, de choix ; en somme de normativité interne. Elle se maintient grâce à un engagement actif plutôt qu’à une simple contrainte externe. 

Ce mode de participation se caractérise par une autonomie partielle et par la possibilité d’un désaccord fonctionnel, qui peut prendre la forme de la désobéissance ou de la résistance. Dans l’engagement citoyen par exemple, une personne qui s’investit dans la vie associative, milite pour une cause, ne se contente pas d’occuper un rôle qui lui serait assigné de l’extérieur. Elle définit elle-même (au moins en partie) le sens et les contours de son engagement. Elle peut à tout moment infléchir, suspendre ou réorienter cette fonction selon ses propres convictions – ce qui n’est pas le cas dans une fonction purement hétéronome.

Fonction émergente

Enfin, la fonction émergente : elle n’est localisable nulle part de façon précise : elle émerge d’une résolution collective de tensions, sans qu’aucun individu ou sous-système ne « porte » spécifiquement cette fonction. Elle n’est ni assignée par une structure supérieure, ni intentionnelle au sens d’un choix délibéré ; elle naît des interactions locales entre éléments – principe central de l’émergence – , et n’est identifiée comme fonction qu’a posteriori, par un observateur extérieur. 

Ce mode se caractérise par l’absence de représentation du tout par les éléments qui la composent, et par un couplage structurel étroit avec l’environnement. L’exemple de l’abeille et de la pollinisation permet de bien saisir ce phénomène : aucune abeille ne « vise » consciemment à polliniser les fleurs ni ne représente mentalement le rôle écologique global que joue son activité de butinage. Pourtant, l’ensemble des comportements individuels des abeilles, par leurs interactions répétées avec les fleurs, produit une fonction de pollinisation essentielle à l’équilibre des écosystèmes. Cette fonction n’existe que du point de vue d’un observateur capable d’appréhender le système dans son ensemble, et n’est portée par aucun agent en particulier.

Tout système possède-t-il une fonction ?

Cette typologie soulève une question plus générale : tout système possède-t-il nécessairement une fonction ? 

Il semble que certains systèmes possèdent effectivement une fonction, tandis que d’autres n’en possèdent pas et sont simplement le siège d’interactions, sans inscription dans un schéma de traitement entrée-transformation-sortie orienté vers un système supérieur. 

Un caillou, par exemple, ne peut être considéré comme un système que d’un point de vue strictement physique, et encore s’agit-il alors d’un système non fonctionnel : il ne possède ni finalité ni fonction, au sens social ou technologique du terme. 

Le cas du virus est plus subtil : on ne peut pas lui attribuer de fonction au sens intentionnel ou systémique fort, mais on peut néanmoins lui reconnaître une fonction biologique, descriptive, non intentionnelle, qui consiste à se répliquer en détournant la machinerie d’une cellule hôte – sans pour autant qu’il rende le moindre service à un système plus large dont il ferait partie intégrante.

Structure et fonction : double dimension du système

L’explication scientifique standard tend à privilégier la structure interne d’un système sur sa fonction (même si cette dernière n’est pas totalement ignorée). Cette préférence découle d’une posture réductionniste qui cherche avant tout à dégager les lois gouvernant les interactions internes d’un système, considérées comme fondamentales. Dans cette perspective, les qualités intrinsèques du système sont vues comme primaires, tandis que ses qualités extrinsèques – celles qui dépendent de l’environnement – sont reléguées au rang de qualités secondaires et contingentes. 

Cette hiérarchie trouve une formulation classique chez Bennett : la structure désigne pour lui ce que le système est, tandis que la fonction désigne ce qu’il fait. De nombreux scientifiques et philosophes accordent ainsi un privilège ontologique à la structure.

La pensée systémique adopte une posture différente : elle embrasse simultanément les deux dimensions, considérant que ce que le système est inclut ce qu’il fait. Le système y est conçu comme ouvert, intégrant à la fois sa structure et sa fonction. Le déplacement de focus n’est plus vers le fondamental, mais vers le central, c’est-à-dire à l’intersection de la structure et de la fonction. 

Une question d’échelle

Un point essentiel de cette approche est que la distinction entre structurel et fonctionnel n’est pas absolue : elle dépend de l’échelle à laquelle on observe le phénomène et de la direction de l’explication adoptée. Ce qui apparaît comme une fonction à un niveau peut devenir, si l’on considère un tout plus englobant, une structure à un niveau supérieur.

Dans cette perspective du système ouvert, les relations externes sont jugées constitutives au même titre que les relations internes : elles participent à définir ce qu’est le système. L’importance relative de ces deux types de relations varie cependant selon les systèmes considérés. 

Exemple : la monnaie

Un billet de banque tire son identité davantage de sa relation à un système monétaire – une information de nature externe – que de sa composition matérielle interne. À l’inverse, dans certains systèmes complexes, un sous-ensemble particulier de relations internes peut s’avérer prépondérant, déterminant alors les relations externes du système ; dans ce cas, la structure reprend l’ascendant sur la fonction.

La pensée systémique accorde une attention particulière à la dimension fonctionnelle, comme en témoignent des champs tels que l’écologie, qui étudie les relations extérieures des organismes, ou la psychologie, attentive aux relations interpersonnelles et aux dynamiques de groupe. La théorie darwinienne de l’évolution illustre également cette prise en compte de l’environnement, notamment à travers le mécanisme de la sélection naturelle.

Il convient toutefois de ne pas surinvestir la fonction au détriment de la structure. Le behaviorisme, qui fait l’impasse sur la dimension interne et inobservable des individus, ou encore l’idée d’une structure infiniment plastique capable de réaliser n’importe quelle fonction, illustrent les dérives possibles de cet excès. 

Conclusion

La systémique se définit ainsi comme une prise en compte conjointe de la structure interne et de la fonction externe, évitant les réductions simplistes – qu’il s’agisse de tout ramener à la nature ou tout ramener à la culture. Ainsi, si elle est naturellement proche du fonctionnalisme, elle l’est tout autant du structuralisme. 

Précisons enfin que choix de privilégier l’une ou l’autre dimension devrait reposer sur une base scientifique, et non idéologique, et qu’il convient de ne pas négliger les interactions constantes entre structure et fonction.