Cet article introduit une nouvelle rubrique du site Nomoscopia, nommée Systèmes et complexité. Dans celle-ci, nous nous intéresserons à ce qui est parfois considéré comme un nouveau paradigme ayant émergé au XXème siècle, fondé sur la notion transversale de système, et plus singulièrement de système complexe.

Spinoza et la systémologie : une continuité
Nous avons jusqu’ici exploré l’Éthique de Spinoza, dont l’enseignement éthique principal est qu’il convient avant tout d’adopter une certaine perspective globale sur le monde, pour ensuite tenter de comprendre ce monde tant que faire se peut – c’est-à-dire autant que nous le permet un usage adéquat de notre entendement.
Voir le général derrière le particulier, le transversal à tous les phénomènes : voilà ce à quoi Spinoza nous engage si nous désirons, et c’est sans doute le cas, conduire notre vie de façon active et ne plus subir les aléas de notre affectivité récalcitrante.
Nous attaquons maintenant à travers une nouvelle série d’articles, au sein d’une rubrique appelée Systèmes et complexité, l’étude d’un cadre de pensée qui s’inscrit précisément dans cette démarche, dans une forme de continuité qui apparaît manifeste.
Pour Spinoza en effet, même s’il ne le formule pas spécifiquement en ces termes, un individu est essentiellement un système, intégré au sein d’un environnement composé de systèmes en interaction, le tout évoluant au sein d’un système global.
Le global, le Tout, on le sait, Spinoza le nomme Dieu (c’est-à-dire la nature), ce qui lui confère principalement une dimension métaphysique. Ce même Tout se nomme chez Ludwig Von Bertalanffy, fondateur de la théorie des systèmes, le système général, et apparaît maintenant dans sa dimension scientifique – la plupart des champs scientifiques analysent en effet les comportements et dynamiques de systèmes spécifiques.
Spinoza, philosophe du XVIIème siècle contemporain de la révolution scientifique newtonienne, constate un déterminisme partout à l’œuvre. Celui-ci est fondé sur un principe de causalité linéaire et sur une géométrie euclidienne élémentaire qui régit selon lui la plupart des phénomènes. L’approche systémique, nous le verrons, franchit un palier supplémentaire, à la lumière des avancées scientifiques décisives apportées au XXème siècle, et s’aventure sur le champ du complexe. Au sein de celui-ci, la causalité change de visage ; elles se fait rétroactive, circulaire, buissonnante. Elle met à mal le principe de prédictibilité des phénomènes.
La notion de système : une introduction
La systémologie, comme le souligne David Pouvreau dans sa remarquable étude historique sur le sujet, « réfère étymologiquement à un discours général sur la catégorie de «système» visant à fonder sur celle-ci une forme déterminée de rationalité ».
Qu’est-ce donc qu’un système ? La question paraît banale tant le mot est usé dans le langage courant. On parle de système solaire, de système éducatif, de système nerveux, de système politique… Pourtant, derrière cette familiarité apparente se cache une notion rigoureuse, aux implications considérables pour notre compréhension du monde. L’approche systémique, c’est-à-dire l’appréhension du monde en tant que systèmes interconnectés, et la systémologie — discipline qui étudie les règles et principes régissant les systèmes — offre un cadre intellectuel puissant pour analyser non plus des choses isolées, mais des ensembles organisés, des totalités considérées dans leur dimension processuelle, dynamique.
Saisir ce qu’est un système, tenter d’identifier les systèmes à l’œuvre dans le monde, c’est changer de regard, adopter une certaine perspective sur la réalité.
Ce qu’un système n’est pas
Pour cerner la notion, il faut d’abord dégager ce qu’un système n’est pas.
Première confusion à éviter : un système n’est pas un simple ensemble, au sens mathématique du terme. Imaginons un groupe de personnes attendant un bus à un arrêt. Ces individus constituent bien un ensemble, mais il ne s’agit pas encore d’un système. Entre eux, il n’y a ni interactions structurées, ni organisation, ni dynamique commune. La théorie des ensembles, au fondement des mathématiques, étudie ces regroupements sans structure interne : elle recense, classe, combine , mais n’a rien à dire de plus sur leur nature collective.
En revanche, dès que ces personnes se mettent à interagir — à coordonner leurs mouvements, à s’influencer mutuellement — une dynamique systémique s’engage. Quelque chose de nouveau apparaît, qui n’existait pas dans l’ensemble initial.
Deuxième précision essentielle : un système n’est pas une « chose », au sens matériel du terme ; c’est une abstraction, un modèle opératoire. Il a une vocation heuristique — il aide à comprendre — et herméneutique — il vise à interpréter le réel. On ne tient pas un système dans ses mains ; on le construit intellectuellement pour rendre compte d’une réalité organisée. Ce changement de statut ontologique est fondamental : le système est un outil de pensée avant d’être un objet du monde.
Définir le système : éléments, relations et globalité
Positiver la définition, c’est affirmer ceci : un système est un ensemble d’éléments en relation dont les interactions produisent des propriétés globales non réductibles à ces éléments pris séparément. Cette entité composite repose sur une organisation plus ou moins complexe, assure généralement une fonction au sein d’un environnement et peut viser certaines finalités.
Que sont les éléments d’un système ? Ce sont des unités distinguables, définies par leur état, leurs propriétés et leurs relations, relativement stables à l’échelle d’analyse choisie, et dont les interactions contribuent aux propriétés et au fonctionnement du système. La notion d’échelle d’analyse est ici capitale : un élément est toujours relatif au regard qu’on pose sur lui. Un neurone est un élément du cerveau, mais c’est lui-même un système si on l’observe à l’échelle moléculaire. La définition de l’élément dépend donc toujours du niveau auquel on choisit d’analyser le système.
Les éléments ne prennent sens que par leurs relations. Une relation est une connexion entre au moins deux éléments, caractérisée par un ensemble de contraintes et d’échanges — d’énergie, de matière, d’information ou encore de normes — qui modifient les états respectifs de ces éléments dans le cadre du système. C’est cette interdépendance qui fait que le tout dépasse la somme de ses parties. Un cœur isolé ne pompe rien ; c’est en relation avec le système vasculaire, les poumons, le cerveau, qu’il joue son rôle vital.
De ces interactions naît ce que la systémologie appréhende comme une globalité. Ce qui caractérise un système, pris comme totalité organisée, est qu’il possède des propriétés qui ne sont pas attribuables à un composant isolé sans perte de sens. Ces propriétés globales sont des effets stabilités de l’organisation du système, observés au niveau macroscopique. C’est ce principe qui distingue le système du simple ensemble inorganisé : la conscience n’est pas dans un neurone ; l’harmonie d’une symphonie n’est pas dans une seule note ; la prospérité d’une société n’est pas réductible à la richesse d’un individu.
Organisation: structure, régulation, fonctionnement
Un système n’est pas un amas aléatoire de relations ; il est organisé. L’organisation d’un système désigne l’agencement particulier de relations relativement stables entre ses composants, qui contraint leurs interactions et rend possibles certaines propriétés et dynamiques globales. C’est l’organisation qui confère au système son identité propre, sa cohérence interne et sa capacité à se maintenir dans le temps. Sans organisation, il n’y a pas de système : il n’y a que du bruit.
L’organisation a une dimension structurelle : la structure est la disposition spatiale ou topologique des éléments et des connexions qui constitue l’architecture du système. On peut la visualiser comme une carte, un réseau, un diagramme.
Mais l’organisation ne se réduit pas à la structure : elle implique également des mécanismes de régulation. La régulation désigne l’ensemble des mécanismes par lesquels un système maintient certaines variables dans des plages viables, corrige des écarts et absorbe des perturbations, maintenant ainsi sa cohérence et sa viabilité. Le thermostat est un exemple élémentaire de régulation : il détecte un écart par rapport à une valeur cible et agit pour le corriger. Dans les systèmes vivants ou sociaux, ces mécanismes sont infiniment plus sophistiqués, mais obéissent à la même logique fondamentale.
Le fonctionnement, quant à lui, désigne le processus de transformation des flux entrants en états internes et en flux sortants. Un système fonctionne : il reçoit, transforme, produit. Cette dimension dynamique est inséparable de la dimension structurelle : la structure détermine comment les flux sont traités, et le fonctionnement actualise en permanence la structure. Un système immobile n’est plus vraiment un système ; c’est une forme figée.
Environnement, fonction et finalités
Aucun système n’existe en vase clos. Il est toujours plongé dans un environnement, défini comme la somme totale des autres systèmes avec lesquels il interagit : un ensemble de ressources et de contraintes extérieures avec lesquels il doit composer. L’environnement n’est pas un décor passif : il est une réalité active qui pèse sur le système, le perturbe, l’alimente, l’oblige à s’adapter. Comprendre un système, c’est donc aussi comprendre les relations qu’il entretient avec son environnement, les frontières qui le séparent de lui, et les échanges qui les traversent.
Dans cet environnement, le système remplit une ou plusieurs fonctions. La fonction est la contribution stable d’un processus ou d’un système à la persistance ou à la dynamique globale du système supérieur auquel il appartient. Ainsi, le foie assure une fonction de détoxification dans le système métabolique ; l’école assure une fonction de socialisation et de transmission culturelle dans la société ; un département des ressources humaines assure une fonction de coordination et de développement dans une organisation. La fonction n’est pas choisie arbitrairement : elle est déterminée par la place du système dans un système plus large.
Au-delà de la fonction, certains systèmes poursuivent des finalités. Outre la viabilité et le maintien des conditions de fonctionnalité, les finalités d’un système peuvent inclure son développement, compris comme la poursuite de l’individuation et de la complexification organisée, son adaptation évolutive, sa performance fonctionnelle, ainsi que sa contribution au système englobant. Contrairement à la fonction, la finalité est orientée vers l’avenir : elle dit non pas ce que le système fait, mais ce vers quoi il tend.
Santé du système : viabilité, robustesse, résilience
Un système peut être considéré comme en plus ou moins bonne santé, la notion de santé désignant ici la capacité globale du système à assurer ses fonctions, à se maintenir dans le temps et à s’adapter aux perturbations, sans compromettre ses conditions internes et environnementales de viabilité. Cette définition réunit plusieurs dimensions complémentaires.
La viabilité d’abord : le système peut-il continuer à exister dans son environnement ?
La robustesse ensuite : résiste-t-il aux chocs sans se désintégrer ?
La résilience enfin : est-il capable de se remettre d’une perturbation et de retrouver un état fonctionnel ?
Ces trois dimensions sont assurées en grande partie par les mécanismes de régulation mentionnés plus haut. Un système dont les régulations sont défaillantes perd progressivement sa santé : il dérive, se dérègle, finit par se dissoudre ou se transformer en un autre système.
Efficacité du système
L’efficacité du système est étroitement liée à sa santé. Elle désigne la capacité à atteindre ses objectifs ou finalités, à produire des effets pertinents relativement à sa fonction — transformation d’états, modification de flux, influence sur son environnement — dans un contexte donné, avec un certain rendement ou une certaine productivité. Un système sain et efficace réalise sa fonction avec le minimum de déperdition ; un système en mauvaise santé gaspille ses ressources à se maintenir, au détriment de son efficacité fonctionnelle.
La complexité : quand le tout dépasse radicalement ses parties
Tous les systèmes ne sont pas également complexes. On parle de système complexe lorsque le comportement global ne peut pas être réduit à la somme des comportements de ses composants, en raison d’interactions non linéaires, de rétroactions et d’émergences (termes sur lesquels je reviendrai dans des articles ultérieurs).
La complexité n’est pas synonyme de complication. Un avion est compliqué : il a beaucoup de pièces, mais chaque pièce remplit une fonction identifiable et prévisible. Un écosystème est complexe : les interactions entre ses composants produisent des comportements que l’on ne peut pas déduire des comportements individuels.
La complexité tient essentiellement aux rétroactions et à la non-linéarité. Dans un système complexe, A influence B, mais B influence en retour A, et cette boucle peut amplifier ou atténuer les effets de manière imprévisible. Les émergences qui en résultent — ces propriétés nouvelles qui apparaissent au niveau global sans être présentes dans aucun composant — sont le signe le plus spectaculaire de la complexité. La conscience humaine, les crises économiques, la formation des nuages ou l’évolution des espèces sont autant de phénomènes émergents qui défient toute prévision simple.
La complexité n’est cependant pas synonyme d’incompréhensibilité. La systémologie cherche précisément à dégager les règles et principes qui permettent d’apprivoiser cette complexité, sans la nier ni la réduire artificiellement. Comprendre un système complexe, c’est apprendre à cerner son incertitude structurelle tout en identifiant les leviers et les dynamiques qui lui sont propres.
Un cadre pour penser le monde
La notion de système est bien plus qu’un outil technique réservé aux ingénieurs ou aux informaticiens. C’est un cadre de pensée, une façon de voir le monde comme un réseau de totalités organisées, interagissant les unes avec les autres à différentes échelles. En posant la question des éléments, des relations, de l’organisation, de l’environnement, de la santé et de la finalité, la systémologie oblige à dépasser les explications réductionnistes qui cherchent à ramener le tout à ses parties, et à embrasser une vision plus globale, plus relationnelle et plus dynamique du réel.
Cette approche a des conséquences profondes. Elle nous rappelle que démonter une montre ne permet pas de comprendre pourquoi elle mesure le temps. Que décomposer une équipe en individus ne permet pas d’expliquer pourquoi elle gagne ou perd. Que dissoudre une organisation en procédures ne permet pas de saisir sa culture. Le système vit dans ses relations, dans ses interactions, dans ses émergences : et c’est là, précisément, que se joue l’essentiel.
Apprendre à penser en systèmes, c’est donc apprendre à percevoir les interdépendances là où l’on ne voyait que des séquences isolées, à chercher les mécanismes de régulation là où l’on ne voyait que des événements aléatoires, à identifier les propriétés émergentes là où l’on ne voyait que des comportements individuels.
Il s’agit donc d’un changement de regard, et peut-être une des disciplines intellectuelles les plus importantes pour notre époque, marquée par des problèmes — climatiques, économiques, politiques, écologiques — qui sont, par nature, profondément systémiques.
La démarche explorative de Nomoscopia s’inscrit naturellement dans le cadre d’une appréhension du monde dans sa dimension systémique.
Dans les prochains articles, nous explorerons plus avant les notions-clés de la systémologie mentionnée ci-dessus : éléments, relations, environnement, (auto) organisation, structure, régulation, fonction, robustesse, efficacité, finalité, complexité, non linéarité, émergence, autonomie, évolution, etc…