Dans l’article précédent nous avons abordé les notions d’éléments, de relations et de globalité; nous continuons avec la présentation de nouvelles notions fondamentales et indispensables à toute compréhension du champ systémique qui touchent à relation complexe entre un système et son environnement. Celle-ci fait intervenir les notions de degrés d’ouverture, de co-définition et de niches environnementales.

Préambule – Article #3 de la catégorie Systèmes et Complexité
L’article qui suit s’inscrit dans le cadre d’une présentation globale de la systémologie et de la science de la complexité, qui a débuté avec cet article. Pour une meilleure compréhension, je vous suggère d’en suivre l’ordre.
Environnement du système
Dans le cadre de la systémologie, la notion d’environnement occupe une place centrale. L’analyse du système lui-même – ses éléments, ses processus, ses structures internes – ne peut ignorer le fait que ce système existe dans un contexte qui le précède, le conditionne et, dans une certaine mesure, le constitue. L’environnement n’est pas un un fond neutre sur lequel se déroulerait l’activité du système : c’est l’ensemble des autres systèmes avec lesquels un système donné entre en interaction, la somme totale des ressources qu’il peut mobiliser et des contraintes auxquelles il doit faire face.
Comprendre un système, c’est donc inévitablement comprendre son rapport à son environnement ; c’est précisément ce que cet article vise à explorer, en parcourant les grandes dimensions de cette relation : les ressources et contraintes, l’interface entre le système et son milieu, les degrés d’ouverture possibles et le concept de niche environnementale.
Nous prolongerons également la réflexion sur le plan ontologique que nous avons entamée dans l’article précédent (ontologie des substances, des relations, des processus) en nous intéressant cette fois aux différentes positions ontologiques sur la nature de l’environnement.
Ressources et contraintes : les deux faces de l’environnement
Toute interaction entre un système et son environnement peut être analysée à travers deux catégories fondamentales : les ressources et les contraintes. Loin d’être des opposés symétriques et figés, ces deux notions entretiennent des rapports dynamiques et souvent paradoxaux.
Une ressource est ce qui augmente la capacité d’action d’un système. Il s’agit d’un élément mobilisable pour maintenir ou accroître son fonctionnement – une forme d’énergie stockée ou potentielle qui permet au système d’effectuer un travail. Les ressources prennent des formes très diverses selon les contextes : énergie libre, information pertinente, nutriments, oxygène, information génétique, compétences humaines, capital économique ou social,… Ce qui les unit, c’est leur caractère habilitant : une ressource élargit l’espace des possibles d’un système, augmente sa marge de manœuvre.
Une contrainte, à l’inverse, est ce qui réduit, limite ou détourne la capacité d’action d’un système. Elle limite les états possibles que le système peut atteindre, ainsi que ses possibilités de mouvement ou de transformation. Les contraintes se manifestent aussi sous des formes variées : bruit, entropie, friction, surcharge, toxines, stress, conflits, désinformation. Là où la ressource ouvre, la contrainte ferme.
Ressources et contraintes ne sont pas des notions absolues
Cependant, la frontière entre ces deux catégories est loin d’être étanche. Premièrement, ce qui constitue une ressource pour un système peut s’avérer nocif pour un autre : l’utilisation d’un élément donné n’est jamais neutre vis-à-vis de l’ensemble du contexte dans lequel elle s’inscrit.
Deuxièmement, une ressource consommée en trop grande quantité peut se transformer en contrainte – le sucre est vital, mais peut aussi réduire voire anéantir la capacité de fonctionner du corps.
Troisièmement, même si ce point paraît à première vue contre-intuitif, une contrainte n’est pas toujours négative. Elle peut devenir une ressource structurante : une règle par exemple limite les comportements individuels, mais rend l’action collective coordonnée possible ; la rareté impose des limites, mais stimule l’innovation et la créativité. Cette tension entre ressource et contrainte est constitutive de la dynamique même des systèmes.
L’interface système/environnement : frontières, entrées et sorties
Les ressources et contraintes définissent la teneur des échanges entre un système et son environnement ; la question de savoir comment ces échanges se produisent renvoie à la notion d’interface. Un système doit maîtriser ses rapports avec son environnement à travers une zone de contact, un lieu d’échange – ce qu’on appelle en systémique le couplage système/environnement.
Les flux entrants et sortants
Les échanges s’opèrent sous forme de flux, qui transitent par l’interface selon deux directions principales.
Les inputs (entrées) désignent tout ce qui affecte le système : toute contrainte, ressource ou perturbation externe – matérielle, énergétique ou informationnelle – intégrée par le système. En d’autres termes, c’est tout ce que le système reçoit de son environnement et qui influence son fonctionnement, sa structure ou son évolution. Ainsi, un input ne devient une ressource que s’il est mobilisable, traitable, ou s’il améliore la capacité fonctionnelle du système. Dans le cas contraire, il reste une contrainte, un bruit ou simplement un coût.
En outre le système agit comme un filtre : il ne peut traiter qu’une certaine gamme d’inputs, selon sa propre organisation interne.
Les outputs (sorties) représentent l’autre versant de ces échanges : toute modification de l’environnement imputable au fonctionnement du système. Cela inclut tout ce que le système produit, émet ou laisse comme effet vers l’extérieur – de l’énergie (chaleur, vibrations), de la matière (productions, déchets, ressources redistribuées) ou de l’information (significations, règles, normes).
Les outputs peuvent être intentionnels (conformes aux objectifs du système), induits (effets secondaires), émergents (non prévus) ou pervers (contraires à l’intention initiale). Il est aussi utile de distinguer l’output direct – par exemple, un diplôme délivré par une institution scolaire – de ce que l’on nomme l’outcome indirect – par exemple, l’insertion professionnelle et sociale qui en découle. Cette distinction invite à ne pas s’arrêter à la surface des productions visibles d’un système.
La frontière : séparation et lieu d’échange
La frontière est la structure qui délimite – physiquement ou non – la zone d’activité des processus internes du système. À l’intérieur de cette frontière règne un certain degré d’intégrité, d’autonomie et de cohésion. Au-delà, la connectivité et l’autonomie diminuent progressivement.
La frontière n’est pas qu’une barrière passive. Elle est une zone active : elle relie autant qu’elle sépare. C’est un lieu d’échange, de traduction, de transformation. La frontière n’est pas imperméable par nature – c’est précisément sa perméabilité contrôlée qui permet au système d’exister comme entité distincte tout en restant en lien avec son milieu.
Degrés d’ouverture d’un système à son environnement
La façon dont un système gère sa frontière – et donc son rapport à l’environnement – varie considérablement selon les cas. On distingue classiquement trois types de systèmes selon leur degré d’ouverture.
Le système ouvert se caractérise par une grande perméabilité de sa frontière, permettant de nombreux échanges de matière, d’énergie et d’informations avec son environnement. Ces systèmes sont généralement plus résistants et plus adaptatifs. Cependant, une perméabilité excessive est risquée : un système trop ouvert risque de se dissoudre dans son environnement, de perdre son identité propre. La règle implicite est donc : de l’ouverture, mais pas trop. Plus un système dispose d’inputs et d’outputs nombreux, plus il est considéré comme dynamique et réactif par rapport à son environnement.
Le système fermé, à l’inverse, oppose une plus grande résistance aux flux entrants et sortants. En limitant ses échanges avec l’environnement, il perd sa capacité à remplir une fonction dans cet environnement, et risque l’atrophie – une fermeture progressive sur lui-même qui le conduit à ne plus assurer aucune fonction au sein de son environnement.
Le système isolé, enfin, n’existe que théoriquement : c’est un système qui n’aurait absolument aucun échange avec son environnement. L’univers physique dans son ensemble est parfois évoqué comme exemple, dans le cadre du premier principe de la thermodynamique, qui concerne le principe de conservation de l’énergie : celle-ci ne peut être ni créée, ni détruite, seulement transférée ou transformée. En pratique, aucun système réel n’est parfaitement isolé.
Thèses ontologiques sur la nature de l’environnement
Le statut de l’environnement soulève une nouvelle question de nature ontologique: est-il une réalité extérieure et indépendante du système ? Il semble en effet, au moins partiellement, co-construit par ce dernier. Dès lors, jusqu’à quel point sont-ils distincts ? Cette question n’est pas une simple curiosité philosophique – elle a des implications directes sur la façon dont on conçoit la relation entre un système et son milieu.
La position de l’approche systémique pourrait être la suivante : l’environnement est ontologiquement réel, mais écologiquement et fonctionnellement co-défini par le système. Cette formulation permet d’articuler plusieurs thèses qui ne s’excluent pas mutuellement, mais se complètent dans une tension structurante.
La thèse réaliste minimale constitue le socle non négociable de toute pensée systémique sérieuse : il existe un monde extérieur au système, doté de structures, de contraintes et de dynamiques qui ne dépendent pas du système considéré. L’environnement est réel, antérieur et indifférent au système – il impose des limites à la viabilité de tout système. Cette position s’oppose au solipsisme systémique, qui prétendrait que le système crée entièrement son environnement.
La thèse relationnelle nuance cette première position : si l’environnement est réel, le système n’est jamais en relation avec « le monde tout court », mais avec un sous-ensemble de propriétés, de régularités et de ressources pertinentes pour sa propre structure et ses fonctions. Tout ce qui existe n’est pas environnement pour le système: celui-ci, de par sa constitution, sélectionne son environnement. Il n’est donc ni purement subjectif ni exhaustif – il est sélectionné, non inventé.
La thèse de co-définition va plus loin : le système contribue activement à structurer son environnement, en modifiant les flux, les contraintes et les régularités auxquels il est ensuite lui-même soumis. Par exemple, un système vivant modifie sa niche, stabilise des ressources, produit des signaux qui transforment son contexte. Il en résulte une causalité circulaire élargie : le système dépend de l’environnement, mais l’environnement dépend aussi partiellement du système. C’est une idée centrale dans le champ de l’écologie, qui mobilise précisément le concept d’écosystème pour désigner cette dynamique circulaire.
Autopoïèse et énaction
La thèse de clôture organisationnelle, inspirée par la théorie de l’autopoïèse développée par Humberto Maturana et Francisco Varela, pousse cette logique jusqu’à ses dernières conséquences : c’est le système lui-même qui détermine ce qui « compte » comme environnement, en fonction de ses normes internes de viabilité. Un système autopoïétique produit en permanence les éléments qui le constituent et les relations qui les organisent, tout en produisant et maintenant sa propre frontière – il se fait lui-même, se régénère continuellement.
Associée à cette thèse, sur le plan cognitif cette fois, la notion d’énaction désigne l’idée selon laquelle un système cognitif ne représente pas un monde déjà donné, mais fait émerger un monde de significations à travers son activité, dans un couplage dynamique avec son environnement. Connaître, c’est agir – et agir, c’est co-constituer le monde pertinent pour le système.
L’environnement n’est donc pas une projection mentale arbitraire, mais ses frontières, ses significations et ses affordances – c’est-à-dire les propriétés qui suggèrent intuitivement une utilisation possible, comme une poignée de porte qui invite à tirer ou pousser – sont déterminées par l’organisation du système lui-même.
La niche environnementale : le territoire fonctionnel du système
Une dernière notion permet de préciser et d’affiner la relation entre système et environnement : celle de niche environnementale. En systémique, une niche se définit comme l’ensemble des conditions, ressources et contraintes spécifiques de l’environnement dans lequel un système peut exister, fonctionner et se développer. C’est un « micro-environnement fonctionnel » – non pas l’ensemble de l’environnement global, mais la portion de cet environnement réellement pertinente pour le système.
La distinction entre environnement et niche est donc fondamentale : l’environnement désigne tout ce qui existe autour du système, potentiellement influent ; la niche est le sous-ensemble de cet environnement réellement exploité ou nécessaire au système pour assumer sa fonction et maintenir sa viabilité.
L’exemple de l’abeille l’illustre bien : son environnement est constitué par l’ensemble de la prairie, les prédateurs, le climat global ; sa niche, c’est un ensemble beaucoup plus circonscrit – les fleurs spécifiques fournissant du nectar, les cavités disponibles pour le nid, les pollinisateurs alliés.
La niche présente plusieurs caractéristiques importantes. Elle est d’abord spécifique au système : la même prairie peut présenter des niches différentes pour des espèces différentes. La niche est ensuite définie par les fonctions du système : elle existe parce que le système a besoin de certaines conditions pour fonctionner. Elle est également dynamique et adaptative : une niche peut évoluer si le système change ses besoins ou si l’environnement se modifie. La niche est enfin relationnelle : elle n’existe pas isolément, mais est co-déterminée par le système et son environnement.
Quelques exemples de niches
Ces caractéristiques se retrouvent dans des contextes très variés. La niche d’un département dans une organisation, c’est l’ensemble des tâches, rôles et responsabilités qui lui permettent de fonctionner dans l’entreprise. Celle d’un logiciel, c’est le contexte technique et humain dans lequel il peut être utilisé efficacement. La niche d’un projet politique, c’est la constellation d’acteurs, de ressources et de contraintes qui conditionne son succès.
En termes opérationnels, identifier la niche d’un système présente le double intérêt de comprendre où le système peut survivre ou prospérer et de repérer ses zones de fragilité et les points de levier pour une intervention éventuelle.
Le point essentiel est que la viabilité d’un système dépend autant de ses propres structures internes que de la disponibilité et de la qualité de sa niche.
Conclusion
L’environnement tel qu’appréhendé dans un contexte systémique, est bien plus qu’un contexte passif. Il est à la fois source de ressources et de contraintes, lieu d’échanges régulés par des interfaces et des frontières actives, et objet hautement complexe dont le statut ontologique reste débattu.
Loin d’être une réalité simplement donnée et extérieure, l’environnement est co-défini par le système qui l’habite – sans pour autant être une pure construction subjective. Cette tension, qui n’est pas une contradiction mais une structure fondamentale, est au cœur de la pensée systémique. Elle invite à toujours penser ensemble le système et son milieu, l’identité et la relation, l’autonomie et la dépendance – car c’est dans cet espace intermédiaire, celui de la niche, que se joue la viabilité de tout système réel.
Comme nous le verrons, la capacité de penser des réalités composées en reliant ce qui est d’habitude distingué (ici : système et environnement) est un point essentiel de la pensée complexe telle que proposée par Edgar Morin.