Toute analyse systémique commence par une question apparemment simple : de quoi un système est-il composé ? La réponse semble aller de soi : un système est constitué d’éléments en interaction. Pourtant, dès que l’on cherche à préciser ce qu’est un élément, cette évidence disparaît. Qu’est-ce qui distingue un élément d’un simple objet ? Existe-t-il des éléments « en soi » ou ceux-ci dépendent-ils du regard porté sur le système ? Une idée, une règle, un processus ou un événement peuvent-ils être considérés comme des éléments au même titre qu’un individu, une cellule ou un composant matériel ?

Préambule – Article #3 de la catégorie Systèmes et Complexité
L’article qui suit s’inscrit dans le cadre d’une présentation globale de la systémologie et de la science de la complexité, qui a débuté avec cet article. Pour une meilleure compréhension, il est suggéré d’en suivre l’ordre.
Un point de départ analytique
L’analyse consiste à décomposer un objet d’étude en unités plus simples afin d’en décrire les caractéristiques et de mieux comprendre son fonctionnement. Dans la tradition scientifique, cette démarche a longtemps constitué le principal mode d’investigation : comprendre un phénomène revenait essentiellement à identifier ses constituants et à étudier chacun d’eux séparément.
Comme nous l’avons vu dans l’article précédent, la théorie des systèmes ne remet pas en cause la pertinence de cette démarche, mais elle en souligne les limites. Identifier les composants d’un système est une étape nécessaire, mais insuffisante pour expliquer son comportement global. Les propriétés d’un système dépendent en effet non seulement de la nature de ses éléments, mais aussi des relations qu’ils entretiennent, de leur organisation et des interactions qui les unissent.
L’analyse constitue ainsi le point de départ de la démarche systémique, non son aboutissement. Elle répond à la question : de quoi le système est-il composé ? La systémique prolonge ensuite cette investigation en s’interrogeant sur la manière dont ces éléments s’organisent pour former un tout cohérent, capable de manifester des propriétés qui ne peuvent être déduites du seul inventaire de ses composants.
Une question d’échelle
Contrairement à une conception intuitive, un élément n’est pas une catégorie ontologique absolue. Le concept d’élément ne désigne pas un type particulier d’objet présent dans le réel; il n’existe pas d’élément « en soi ». En systémique, un élément est avant tout une unité d’analyse : une entité relativement stable et identifiable, distinguée par un observateur parce qu’elle est jugée pertinente pour comprendre l’organisation ou le fonctionnement d’un système. Les interactions qu’elle entretient avec les autres éléments contribuent aux propriétés globales du système auquel elle appartient.
Par conséquent, élément et système ne désignent pas deux catégories distinctes d’objets, mais deux points de vue portés sur une même réalité. Une cellule est un système lorsqu’on étudie son organisation interne ; elle devient un élément lorsqu’on analyse un tissu. De la même manière, un individu est un système à l’échelle de la biologie ou de la psychologie, mais un élément lorsqu’il est considéré dans une organisation, une famille ou une société. Selon l’échelle d’observation retenue, toute entité peut donc être envisagée simultanément comme un composé et comme un composant.
Les conditions préalables à l’identification des éléments
Identifier les éléments d’un système n’est jamais une opération neutre; toute analyse suppose au préalable plusieurs choix méthodologiques qui déterminent la manière dont le système sera découpé et décrit.
Distinction
La première étape consiste à tracer une distinction. Un élément n’existe comme tel qu’à partir du moment où il est distingué d’un arrière-plan. Si l’observateur ne crée pas le réel, il participe constitutivement à la manière dont celui-ci est découpé et rendu intelligible. Toute analyse commence donc par un acte de distinction.
Frontière
Tracer une distinction implique immédiatement de définir une frontière. Où commence et où s’arrête l’entité étudiée ? Qu’est-ce qui appartient à l’élément, et qu’est-ce qui relève de son environnement ? Cette frontière n’est pas toujours évidente : elle dépend du phénomène étudié et du niveau d’organisation considéré.
Échelle
Comme nous l’avons déjà précisé, toute analyse suppose ensuite le choix d’une échelle d’observation. Aucun élément n’est élément dans l’absolu. Une même réalité peut être décrite comme un système à une certaine échelle et comme un élément d’un système plus vaste à une autre. La notion d’élément est donc fondamentalement relative au niveau d’organisation retenu.
Question posée
Le quatrième paramètre est la question d’analyse. Les propriétés qu’il sera pertinent de décrire ne dépendent pas uniquement de l’entité observée ; elles dépendent également de ce que l’on cherche à comprendre. Les éléments d’une étude économique ne seront pas nécessairement ceux d’une étude écologique ou sociologique portant sur le même territoire.
Registre d’analyse
Enfin, il convient de préciser le registre d’analyse. Une même entité peut être abordée sous différents angles : physique, énergétique, informationnel, économique, politique ou encore symbolique. Une monnaie, par exemple, possède toujours un support matériel, mais son intérêt réside essentiellement dans la fonction informationnelle et sociale qu’elle remplit. Ce n’est donc pas l’objet qui change, mais la perspective adoptée par l’observateur.
Ces différents paramètres montrent qu’identifier les éléments d’un système revient moins à découvrir un découpage déjà donné qu’à construire un cadre cohérent de description.
Caractériser les éléments
Une fois les éléments identifiés, l’analyse consiste à les caractériser. Cette caractérisation ne se réduit pas à dresser un inventaire de leurs propriétés ; elle répond à plusieurs questions complémentaires qui éclairent progressivement leur nature et leur participation au système.
Propriétés des éléments: intrinsèques Vs relationnelles
Dans la conception classique (substantialiste), les propriétés appartiennent aux entités – elles sont dites intrinsèques. Les conceptions contemporaines font dépendre l’identité des entités largement de leur dimension relationnelle (Marturana, Simondon, Whitehead).
Si pendant longtemps la masse d’un objet était considérée comme une propriété intrinsèque, aujourd’hui en physique des particules, on explique en partie la masse par l’interaction avec le champ de Higgs – autrement dit, même la masse apparaît comme relationnelle.
Il en va de même pour la couleur d’un objet, qui dépend de sa structure moléculaire, du spectre lumineux, du système perceptif, ce qui en fait une propriété de type relationnel; elle n’est jamais totalement intrinsèque.
Précisons qu’affirmer que toutes les propriétés sont relationnelles fait cependant basculer dans un holisme radical peu consensuel au sein de la philosophie et de la science contemporaine. La position systémique est que les relations sont constitutives dans un nombre significatif de cas, sans rejeter a priori l’existence de propriétés intrinsèques.
Ce préambule étant posé, tentons d’établir une typologie des propriétés des éléments.
Les propriétés constitutives
Les propriétés constitutives décrivent ce que l’entité est indépendamment du système plus vaste auquel elle appartient. Elles correspondent aux caractéristiques relativement durables qui définissent son identité.
Les premières sont les propriétés descriptives : masse, taille, composition chimique, morphologie, patrimoine génétique, contenu informationnel, degré de complexité, selon la nature de l’entité étudiée. Elles permettent de décrire l’élément comme unité relativement stable.
À ces propriétés s’ajoutent les capacités, c’est-à-dire ce que l’entité est susceptible de réaliser. Selon les cas, il pourra s’agir de capacités de perception, de mémorisation, de communication, de calcul, d’apprentissage, de production ou de transformation. Les capacités ne décrivent pas un comportement effectivement observé, mais les possibilités d’action propres à l’entité.
Certaines propriétés constitutives présentent toutefois une nature particulière. Elles ne sont pas directement attachées aux constituants pris isolément, mais résultent de leur organisation interne. L’élément, dès lors qu’il est lui même un composé d’éléments, peut lui-même présenter des propriétés globales, systémiques. La robustesse d’une structure, la rigidité d’un matériau, la cohésion d’un ensemble, la plasticité d’un organisme : toutes émergent de la manière dont les constituants sont organisés. Ces propriétés sont bien constitutives de l’élément, tout en résultant des relations internes entre ses propres composants.
Les propriétés d’état
Les propriétés constitutives ne doivent pas être confondues avec les propriétés d’état. Alors que les premières décrivent ce qui caractérise durablement l’entité, les propriétés d’état décrivent sa situation à un instant donné. La position, la vitesse, la température, le niveau d’énergie ou encore le degré d’activation correspondent à des états momentanés susceptibles d’évoluer sans modifier l’identité de l’entité.
Chez un être humain, l’humeur, le niveau d’attention, la fatigue ou certaines émotions relèvent également de cette catégorie. Ces propriétés varient continuellement tout en laissant subsister la même entité.
La distinction entre propriétés constitutives et propriétés d’état permet ainsi de distinguer ce qui relève de l’identité relativement stable d’un élément de ce qui correspond à ses variations circonstancielles.
Les propriétés contextuelles
Toutes les propriétés d’un élément ne peuvent cependant être comprises indépendamment du contexte environnemental, relationnel, dans lequel il est inséré.
En effet, certaines ne se manifestent que dans des conditions particulières. Une substance est conductrice lorsqu’elle est placée dans un circuit électrique ; un matériau est inflammable lorsqu’il est exposé à une source d’ignition ; un organisme manifeste sa capacité de cicatrisation lorsqu’il est blessé. Chez l’être humain, des dispositions telles que le courage, la persévérance ou la créativité n’apparaissent qu’en présence de situations qui les sollicitent.
Ces propriétés peuvent être qualifiées de contextuelles ou relationnelles, non parce qu’elles seraient créées par le contexte, mais parce que leur manifestation dépend du champ relationnel dans lequel l’entité est insérée.
Insistons sur le fait que le contexte ne crée pas ces propriétés, mais actualise, révèle ou module des dispositions déjà présentes – on peut les considérer comme constitutives également. Une propriété dispositionnelle existe potentiellement avant même de se manifester ; elle décrit la manière dont une entité est susceptible de se comporter si certaines conditions sont réunies.
Les propriétés d’un élément ne dépendent donc pas uniquement de sa constitution interne ; elles dépendent également des interactions qu’il entretient avec son environnement. L’étude des éléments conduit ainsi naturellement à reconnaître l’importance des relations, sans pour autant réduire entièrement les propriétés des entités à ces seules relations.
L’intégration systémique
Décrire un élément ne consiste pas seulement à préciser ce qu’il est ; il faut également comprendre la manière dont il participe au système. Cette intégration peut être envisagée sous trois aspects complémentaires.
Le premier concerne les propriétés topologiques. Celles-ci décrivent la position occupée par l’élément dans l’architecture relationnelle du système : appartenance à certains sous-ensembles, niveau hiérarchique, appartenance à certains sous-systèmes, degré de connectivité ou centralité dans le réseau. L’élément apparaît ici comme un nœud dont la place contribue à structurer l’organisation globale.
Le deuxième aspect concerne les propriétés fonctionnelles. Elles correspondent au rôle joué par l’élément dans le fonctionnement du système : produire, transporter, stocker, communiquer, coordonner, mémoriser ou décider en sont quelques exemples. Une même entité peut remplir plusieurs fonctions simultanément, selon le système considéré.
Enfin, certaines entités jouent un rôle spécifique dans le maintien ou l’adaptation du système. Les propriétés régulatrices décrivent leur participation aux mécanismes de contrôle : détection des écarts, transmission d’informations de retour, correction des perturbations ou mise en œuvre de processus de rétroaction. Ces propriétés sont particulièrement importantes dans les systèmes complexes, où la stabilité dépend largement de mécanismes distribués de régulation.
Propriétés de l’élément considéré: on résume
Propriétés constitutives (propriétés descriptives, capacités) concernent l’entité considérée isolément.
Propriétés d’état concernent l’entité à un instant donné.
Propriétés contextuelles concernent l’entité en interaction avec son environnement.
Propriétés systémiques (topologiques, fonctionnelles, régulatrices) concernent l’entité replacée dans la structure globale du système.
Les limites d’une analyse centrée sur les éléments
L’identification et la caractérisation des éléments constituent une étape indispensable de toute analyse systémique. Cette étape demeure toutefois insuffisante pour comprendre pleinement le fonctionnement d’un système. Deux systèmes composés d’éléments comparables peuvent présenter des comportements radicalement différents selon la manière dont ces éléments sont reliés. Les interactions, les boucles de rétroaction, les contraintes organisationnelles et les propriétés émergentes ne peuvent être déduites du seul inventaire des composants.
L’analyse des éléments représente ainsi le point de départ, et non l’aboutissement, de la démarche systémique. Comprendre un système exige ensuite d’étudier les relations qui unissent les éléments, puis l’organisation qu’elles produisent et les propriétés nouvelles qui émergent de cette organisation – processus qui conduit au cœur de la pensée systémique. Les relations entre les éléments feront l’objet du chapitre suivant.